Qu’on se le dise, le 21ème siècle sera celui du « vivant » ou ne sera pas ! À l’occasion de la Journée Mondiale de la Biodiversité (22 mai 2019), nous vous emmenons  des expéditions naturalistes du 18ème siècle à aujourd’hui, en passant par les années 80 pour un tour d’horizon transdisciplinaire du concept de « biodiversité ». En route.

À la fin du 20ème siècle, un constat édifiant vient bouleverser les connaissances entourant le concept de biodiversité. Au moment même où l’on découvre l’étendue considérable de la biodiversité, on se rend également compte de son déclin et de l’urgence d’agir pour sa protection. Dès lors, de grands projets d’étude et de conservation de la nature sont lancés de par le monde.

 

Biodiversité, un concept récent…

« Biodiversité », un mot devenu usuel, plein de sens, qui permet de parler sans équivoque de la « diversité biologique » – quel que soit son âge, sa profession, sa culture… Alors pourquoi un concept si simple en apparence a pris si longtemps à émerger ? Il faut en effet attendre les années 80 et la mise au point de nouvelles méthodes d’échantillonnage de la petite faune pour que le terme de « diversité biologique » – devenu « biodiversité » par un raccourci en anglais (biological diversity = biodiversity) – soit proposé et fasse le tour du monde.

Ce n’est qu’en 1988, lors de la 18ème assemblée générale de l’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature), qu’une première définition fut proposée et explicitée. Selon Edward O. Wilson, dont les écrits figurent parmi les premiers à mentionner le mot biodiversité, il s’agit de « la diversité de toutes les formes du vivant, qui s’exprime à trois niveaux : les écosystèmes, les espèces qui composent les écosystèmes, et les gènes caractéristiques de chaque espèce. »

 

… et une étendue insoupçonnée !

Au début des années 80, de manière contemporaine à l’émergence du concept de biodiversité, un élément perturbateur vient réduire à néant le rêve des naturalistes et scientifiques de l’époque : dresser un inventaire exhaustif du monde vivant.

Ce sont notamment les expériences de fogging de Terry Erwin qui vont servir de déclencheur. En 1982, dans la forêt amazonienne, Erwin asperge un arbre isolé avec un brouillard contenant un puissant insecticide. Il récupère, trie et classe les organismes – majoritairement des insectes – tombés au sol. Le constat est édifiant : sur un seul arbre d’Amazonie, le nombre d’espèces d’insectes est du même ordre de grandeur que celui de l’ensemble des insectes connus pour toute l’Amérique du Nord ! Dès lors, les extrapolations faites à partir du nombre total d’espèces décrites autour de 1,4 million à l’époque  varient du tout au tout : 5, 10, 30, 50 voire 100 millions d’espèces.

 

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Ces estimations et les incertitudes qui en découlent ont eu des conséquences fortes. D’une part, il devient clair que notre connaissance du « tissu vivant » de notre planète est infime – et l’est toujours aujourd’hui. D’autre part, c’est la prise de conscience que pour étudier cette biodiversité, une toute autre force de frappe (moyens humains, financiers, techniques, logistiques…) est nécessaire. Et un constat inquiétant apparaît alors : les régions les plus riches en espèces se trouvent également être les plus pauvres économiquement, et celles qui voient leur environnement le plus menacé par les activités humaines. Au moment où l’on entrevoit l’étendue de la biodiversité, il faut donc se pencher activement sur sa protection.

 

Crise du vivant : vers une sixième extinction de masse

Dès les années 80, Edward O. Wilson a cette intuition que des espèces disparaissent « avant même que nous ne le sachions ». La biodiversité est à la fois cette diversité « qu’il reste à découvrir » et « qui risque de disparaître ».

Aujourd’hui, et dans une indifférence quasi générale, notre planète entre dans une nouvelle phase d’extinction de masse. Contrairement aux cinq précédentes crises du vivant, celle-ci ne résulte pas de processus naturels mais est le fait d’une seule espèce : Homo sapiens. Destruction et fragmentation des habitats, surexploitation des ressources, surconsommation, pollution, espèces invasives et maladies, dérèglement climatique… Le Millenium Ecosystem Assessment montre qu’au cours des 50 dernières années, l’homme a davantage transformé son environnement que pendant toute son histoire – avec pour conséquence une érosion accrue de la biodiversité.

 

 

Ce qui distingue la situation actuelle des crises du passé, c’est l’ampleur et la vitesse de la perte de biodiversité à laquelle nous sommes confrontés. Aujourd’hui, ce n’est plus un type particulier d’espèces qui est menacé mais des espèces de toutes sortes, et ce, à un rythme inconnu jusqu’alors. Le Rapport Planète Vivante 2018 montre, par exemple, une diminution de 60% de la taille des populations de vertébrés sauvages entre 1970 et 2014.

Cette tendance, en accélération constante, risque d’accroître encore davantage les inégalités entre états, peuples et citoyens. Poussés par la nécessité, certains d’entre eux accentueront leur pression sur l’environnement, aggravant l’érosion de la biodiversité par effet d’emballement.

 

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Préserver la biodiversité : une tâche titanesque !

Comment alors rompre ce cercle vicieux ? Il n’y a pas de réponse simple à cette question. Ce qui est certain, c’est que nous manquons de connaissances sur la biodiversité planétaire, la composition et le fonctionnement des écosystèmes qui nous entourent. Ainsi, 90% du vivant resteraient à découvrir, majoritairement des espèces cryptiques, rares et microscopiques – même si de nouvelles espèces de plantes, d’oiseaux, de reptiles, d’amphibiens ou encore de mammifères sont décrites chaque année.

 

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Sous la pression des activités anthropiques, de nombreuses espèces disparaissent avant même qu’elles ne soient découvertes. Pourtant, les moyens alloués à l’étude et à la préservation de la biodiversité restent largement insuffisants. Au rythme actuel de la progression des connaissances – environ 16 000 nouvelles espèces sont décrites chaque année – il faudrait 250 à 1 000 ans pour espérer aboutir à l’inventaire complet de la biodiversité. Mais que restera-t-il de cette biodiversité dans 250 ou 1 000 ans ?

À cet « handicap taxonomique » s’ajoute la problématique des relations Nord-Sud. Les pays du Sud, réservoirs de la biodiversité la plus importante et la plus menacée, ne possèdent souvent pas les connaissances, les infrastructures et les moyens suffisants pour la préserver. Les pays du Nord, bien que bénéficiant de conditions plus favorables – résultat de l’extractivisme des ressources naturelles, au dépend notamment des Pays de Sud – font eux aussi face à de certaines contraintes : biodiversité quantitativement moins élevée, manque d’accès à l’information…

 

La nécessité de faire des choix

Ne nous voilons pas la face, protéger toutes les espèces est un objectif inaccessible. Des choix s’imposent. Mais lesquels ? Selon quels critères ? Avec quels outils ? De ces questionnements a progressivement émergé l’idée de zones d’action prioritaire : les 218 endemic birds areas de Birdlife International, les 200 éco-régions mondiales du WWF, les 35 biodiversity hotspots de Conservation International.

Ces régions partagent certaines caractéristiques (biodiversité spécifique élevée, fort taux d’endémisme…) et leurs limites biogéographiques se chevauchent souvent. Ainsi, les hotspots recouvrent 60% de la surface des 200 éco-régions du WWF et 78% de la surface des endemic birds areas. En résumé, ces  « zones d’état d’urgence » représentent des outils stratégiques de premier plan pour rassembler les connaissances scientifiques disponibles et à venir sur les écosystèmes et les espèces concernés.

 

Les hotspots de biodiversité

À l’origine, la question d’un chercheur, Norman Myers : « Dans quel endroit un dollar dépensé a-t-il le plus d’effet pour ralentir l’extinction actuelle ? ». Afin d’y répondre, il réalise une synthèse de la littérature existante pour aboutir, en 1988, à sa théorie des hotspots. Il estime qu’il existe à l’échelle planétaire des zones de très forte concentration de la biodiversité, abritant un grand nombre d’espèces endémiques et fortement menacées. Partant de ses travaux, la jeune ONG Conservation International définira un certain nombre de hotspots dans le but de prioriser et concentrer les efforts de conservation à travers le monde. Ils sont aujourd’hui au nombre de 36.

 

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Un hotspot de biodiversité est reconnu comme tel s’il contient au moins 1 500 espèces de plantes vasculaires – tous les végétaux terrestres à l’exception des mousses, lichens et algues, présents uniquement dans le hostpot considéré et nulle part ailleurs – et si 70% ou plus de sa végétation originelle a disparu.

Principalement localisées dans les Tropiques, ces régions abriteraient 40% du nombre total d’espèces d’amphibiens, d’oiseaux et de mammifères et la moitié des plantes vasculaires dans le monde. Et si l’on s’intéresse aux espèces animales menacées, les chiffres s’affolent : 80% des espèces d’oiseaux et de mammifères classées en danger critique d’extinction par l’UICN, et 90% des espèces d’amphibiens considérées en danger d’extinction se localisent dans les hotspots ! Cette situation fait des points chauds des régions où la conservation peut avoir un impact considérable sur le devenir de la biodiversité mondiale.

 

Des expéditions au service de la biodiversité

Dans la lignée des grandes expéditions naturalistes du 18ème siècle, d’ambitieux programmes d’étude et de protection de la biodiversité voient le jour à la fin du 20ème siècle avec certains dénominateurs communs : de vastes équipes composées de nombreux spécialistes, de nouvelles méthodes et techniques d’inventaire, une organisation millimétrée, le tout sur un temps restreint.

 

Le radeau des cimes

Au milieu des années 80, en France, alors que certains pensaient l’exploration de notre planète achevée depuis longtemps, Francis Hallé (botaniste et dendrologue), Dany Cleyet-Marrel (pilote) et Gilles Ebersolt (architecte) se lancent à la découverte d’un milieu neuf : la canopée des forêts tropicales. Ensemble, ils ont l’idée de créer un outil de prospection inédit, le « Radeau des Cimes », une structure de forme hexagonale déposée à la cime des arbres à l’aide d’un dirigeable – ce radeau servant à la fois de laboratoire et de lieu de vie pour les scientifiques. Trente ans d’expéditions au-dessus des forêts tropicales du globe auront permis de décrire de nombreuses espèces jusqu’alors inconnues et de prendre conscience du rôle crucial de cette « surface vierge qu’il importe d’explorer avant qu’il ne soit trop tard, car la déforestation progresse à vive allure. »

 

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La Planète Revisitée et Lengguru

En 2006, conjointement au Radeau des Cimes, le Muséum National d’Histoire Naturelle (MNHN), Pro-Natura International (PNI) et l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD) s’associent autour d’une expédition d’ampleur : « Santo 2006 ». Quatre mois durant, plus de 200 personnes (scientifiques, journalistes, photographes, logisticiens, guides…) vont contribuer à révéler la biodiversité de Santo, la plus grande île du Vanuatu. S’appuyant sur le savoir-faire de Santo 2006, le MNHN et PNI lancent en 2009 le programme « La Planète Revisitée » qui se concentre sur les 11 hotspots de biodiversité les plus menacés de la planète. Ils font le choix de travailler uniquement sur des secteurs très précis de ces points chauds et de concentrer leur échantillonnage sur des espèces de petite taille, peu visibles et souvent rares – la biodiversité dite « négligée ».

L’IRD n’est pas en reste et lance en 2010 la série d’expéditions « Lengguru » qui ambitionne d’inventorier et d’étudier la biodiversité des karsts de Papouasie-Occidentale dans un large panel d’écosystèmes terrestres, souterrains et marins.

 

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Un nécessaire effort collectif

Ces grands programmes ont ouvert la voie à de nouvelles initiatives qui, chacune à sa manière et à son niveau, tentent d’apporter leur écot face à la crise de biodiversité et au retard qui existe sur la connaissance du vivant. C’est le cas des expéditions que nous menons depuis 2013 dans les hotspots de biodiversité – en Amérique centrale, dans le Darién et dans le massif du Makay à Madagascar.

Avec un souci particulier accordé à la transdisciplinarité, nous tentons de contribuer à cet effort collectif. Notre objectif : diffuser les connaissances sur la biodiversité et sensibiliser le plus grand nombre à la nécessaire protection de la nature face aux grands enjeux de notre époque.

 

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Mise à jour de l’article « Biodiversité : grand défi du XXIe siècle » publié en mai 2017 au sein de la rubrique Parlons Sciences du Muséum de Toulouse.

POUR ALLER PLUS LOIN

CRÉDITS ET LÉGENDES
  • Photo de couverture : Serpent nez-feuille (Langaha madagascariensis) / Natexplorers
  • Photo 1 : Expérience de fogging en forêt tropicale / Roger Le Guen – Panacoco
  • Photo 2 : Lémurien nain de Grove (Cheirogaleus grovesi) / Edward Louis Jr.
  • Photo 3 : Le radeau des cimes survole la canopée d’une forêt tropicale à l’aide d’un dirigeable
  • Photo 4 : Entomologistes au cours d’une mission La Planète revisitée / Yann Chavance, Le Monde
  • Photo 5 : Observations en forêt avec le primatologue Pedro Méndez (FCPP) / Natexplorers
  • Figure 1 : La trajectoire de l’Anthropocène : la grande accélération / The Anthropocene Review, 2015
  • Figure 2 : Indice Planète Vivante (la ligne blanche exprime la valeur de l’indice, et les zones foncées, les limites de confiance entourant la tendance) / WWF-ZSL, 2018
  • Figure 3 : Les 36 hotspots de biodiversité identifiés à l’échelle mondiale / Conservation International