Pour accompagner la sortie du rapport public « Loire Sentinelle : un fleuve, une santé », nous vous proposons deux entretiens inédits avec Lise Durantou et Vincent Prié (son interview ici). La première est spécialiste des microplastiques, le second de l’ADN environnemental. Ensemble, iels nous rappellent que l’essentiel est souvent invisible pour les yeux.

Lise Durantou est membre fondatrice de La Pagaie Sauvage, l’observatoire participatif et citoyen des microplastiques en eaux douces. Au sein de l’association, elle a su allier deux de ses passions : le canoë et la santé des cours d’eau.

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MICROPLASTIQUES, VERS UNE VEILLE ÉCOLOGIQUE

DISCUSSION AVEC LISE DURANTOU

Loire Sentinelle : Pouvez-vous vous présenter ainsi que votre association ?

Lise Durantou : Je suis chargée de projet et coordinatrice des actions de l’association La Pagaie Sauvage. Depuis 2017, nous collaborons avec des universités, en particulier avec l’Université de Pau et des Pays de l’Adour, pour acquérir des connaissances sur les microplastiques et former des étudiant·es aux techniques de comptage. In fine, je vérifie systématiquement ces comptages, afin de limiter les biais d’observation.
Aujourd’hui, en s’appuyant exclusivement sur un réseau de bénévoles pour la réalisation de prélèvements, La Pagaie Sauvage archive des données sur la concentration en microplastiques des fleuves et des rivières hexagonales. Cela nous permet d’avoir une image à un instant T de la situation des microplastiques dans les cours d’eau, pour pouvoir y revenir par la suite, avec des questions bien précises.

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L.S. Comment en êtes-vous arrivée à étudier les microplastiques ?

L.D. Par des voies dérobées. J’ai été formée préalablement en micropaléontologie à l’Université du Québec à Rimouski et j’ai travaillé à l’Université Laval comme assistante de recherche. J’avais suffisamment de repères dans la préparation d’échantillons pour ne pas être « dépaysée » en passant de la micropaléontologie aux microplastiques.
Avec La Pagaie Sauvage, nous avons d’abord pratiqué les itinérances en canoë – une passion partagée par tou·tes les fondat·rices de l’association. Certain·es œuvraient déjà contre la pollution plastique et d’autres, comme moi, avaient un lien avec la recherche dans le domaine de l’eau. Les sorties en canoë ont joué un rôle déclencheur : l’observation systématique de déchets nous a poussé·es à l’action. À ce moment-là, les sciences participatives sont apparues comme une solution adaptée pour étudier et agir contre une pollution émergente et méconnue alors du grand public.

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« Les microplastiques sont des marqueurs d’une pollution globale, diffuse et invisible mais qui prend racine localement. »

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L.S. Pourquoi pensez-vous que nous avons pris tant de temps à remonter aux sources de la contamination plastique, et donc à s’intéresser aux fleuves et aux rivières ?

L.D. Je ne saurais dire pourquoi. Compte tenu de l’omniprésence de cette pollution et de sa toxicité potentielle, c’est un étrange paradoxe. Ce que je peux dire par contre, c’est que nous faisons face à des freins.
Le premier, c’est l’absence de standardisation des protocoles de collecte et d’étude des microplastiques. Elle rend difficiles les comparaisons d’une étude à l’autre, d’une rivière à l’autre… Pourtant, il y a urgence, et il n’y a pas d’énorme plus-value à dépenser des sommes astronomiques au laboratoire quand on peut faire de bonnes analyses visuelles pour trois fois rien – si ce n’est du temps.
Le second frein, ce sont les lobbies du plastique. Leur poids est tel que l’application des textes de loi – quand ils existent – est rendue impossible dans des délais courts. À l’image de ce qui passe depuis des années avec les pesticides…

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L.S. Partagez-vous le constat selon lequel les microplastiques sont partout où nous les cherchons ?

L.D. En tout cas, la présence de microplastiques dans des milieux réputés peu anthropisés (aires protégées, zones de haute montagne, glaciers, pôles…) en fait un traceur de la diffusion globale des pollutions humaines. Pour le dire autrement : les microplastiques sont devenus des marqueurs de l’activité humaine. Leur présence, leur abondance, leur composition et leur répartition spatiale peuvent donc fournir des informations précieuses sur la santé des écosystèmes.

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L.S. Comment imaginez-vous les suites des recherches sur les microplastiques ?

L.D. Aujourd’hui, le besoin de partage est moins important : tout le monde – ou presque – a déjà entendu parler de microplastiques. Mais paradoxalement, leur suivi n’est pas réglementé. La seule façon d’acquérir des données passe par la recherche et donc la bonne volonté de celles et ceux qui étudient cette contamination.
Bien qu’ils ne soient pas encore considérés comme des indicateurs réglementaires, le potentiel des microplastiques est réel : ils témoignent de l’intensité et de la diversité des pressions humaines, de la dégradation des milieux, de l’émergence de nouveaux risques sanitaires (voir p. 54-55)… Dans l’approche One Health (« Une seule santé »), leur suivi mobilise de nombreuses disciplines – chimie, biologie, hydrologie, santé, etc. –, ce qui est à la fois nécessaire et stimulant.

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« Le suivi des microplastiques est un outil de veille écologique collective, active et locale. »

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L.S. Avec La Pagaie Sauvage, vous avez mis en évidence la pollution en microplastiques de nombreux cours d’eau du Sud-Ouest, avez-vous été surprise par les résultats de la présente étude ?

L.D. Malheureusement, les données sont « dans les clous » : l’omniprésence de microplastiques des sources à l’estuaire, le fait de retrouver le Polyéthylène et le Propylène en tête de liste…
Lors de nos premières expéditions, le long de la Garonne et de l’Adour, nous avons aussi réalisé des descentes en canoë, en collectant régulièrement des échantillons, afin d’obtenir une « photographie » de la pollution en microplastiques dans un cours d’eau. La variabilité spatio-temporelle des concentrations microplastiques est tellement élevée – d’un point à un autre, d’un moment à un autre – que nos résultats diffèrent, c’est inévitable, mais nos conclusions sont analogues.

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L.S. Pensez-vous que le suivi des microplastiques a la capacité de mobiliser largement ?

L.D. Les microplastiques sont des marqueurs d’une pollution globale, diffuse et invisible mais qui prend racine localement. Ils font le lien avec nos modes de vie, notre quotidien – nos vêtements, nos déchets, nos stations d’épuration… Les actions de suivi permettent donc de connecter les habitant×es à leur territoire et de rendre visible l’invisible, à l’image du projet Loire Sentinelle. Elles rendent donc tangible le sujet des pollutions diffuses, même pour des publics non-experts.
Nous le voyons avec La Pagaie Sauvage, le suivi des microplastiques est un outil de veille écologique à la fois collective, active et locale. Dans les territoires, il agit comme levier de transition, avec pour résultat la mise en place d’actions curatives ou préventives.

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Loire Sentinelle - microplastiques ©Clément Vuillier

Microplastiques – illustration de Clément Vuillier pour le rapport public Loire Sentinelle : un fleuve, une santé
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Cet entretien est issu du rapport public « Loire Sentinelle : un fleuve, une santé » (p. 48-49)

Il est disponible en version numérique et interactive ici
ainsi qu’en version papier dans un ensemble de lieux partenaires (voir « Iels s’en font le relais »)

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